Vive l’individualisme ?

Vive l'individualisme ? L'autre individualisme (Alain Laurent)Nous sommes tous des sujets pensant à partir de nos sensations et émettant actes et paroles perçus par les autres qui sont autant de sujets pensants. Nous sommes donc tous en quelque sorte mécaniquement égocentrés sinon égocentriques.

Et ce positionnement comme centre de l’univers de nos perceptions, et non de l’univers tout court, fait de chacun un individu isolé mais non nécessairement solitaire.

Si l’individualisme, c’est considérer comment JE peux apporter à la collectivité et comment la collectivité peut M’aider, ce n’est plus de l’égoïsme. S’enrichir par l’autre et enrichir l’autre ne sont pas incompatibles et peuvent être aussi individualistes qu’ils sont altruistes.

En revanche un individualisme captateur, centripète vit une forme d’assistanat puisqu’il dépend entièrement de l’autre. Un individualisme fort et prêt à la réciprocité est nécessaire aux échanges qui font d’un ensemble d’individus une société.

Alors vive cet individualisme-là ?

Une interview de l’auteur dans Le Point

Réhabiliter un certain individualisme est l’objectif de L’Autre individualisme, anthologie de textes présentés par Alain Laurent qui explique sa démarche dans l’article Vive l’individualisme ! du Point.fr de ce jour :

En psychologie, [l’individualisme] est un comportement indépendant et autonome, le contraire du suivisme. En politique, la valorisation de l’initiative privée, la volonté de privilégier le développement des droits et des responsabilités de l’individu – par opposition au collectivisme. C’est l’application de la fameuse devise d’Emmanuel Kant : oser penser par soi-même. Quoi de plus stimulant et salutaire en ces temps de manipulation de masse sur Internet ? Or aujourd’hui, l’individualisme est défini uniquement comme l’impérialisme du moi, l’égoïsme, le repli sur soi. (voir la suite sur Le Point.fr)

L’Eglise et l’individualisme

On peut être en désaccord avec l’auteur quand il avance que « L’Église catholique autant que le communisme ont combattu l’individualisme ». Certes, l’individualisme est incompatible avec le totalitarisme qu’il soit nazi ou communiste mais ce cousinage insinué de l’Eglise avec un totalitarisme est pour le moins désagréable.

Pour l’Eglise, l’individu a en effet une valeur sacrée puisqu’elle proclame l’égale dignité de chacun en soi et non dans ce qui fait sa valeur pour la collectivité. Cette valeur de l’individu qu’elle appellera plutôt la « personne humaine » vient de sa création à l’image de Dieu et de l’amour que Dieu porte à chacun. Il me semble donc qu’il y a contresens et à tout le moins une méconnaissance de l’Eglise.

En revanche, l’Eglise combat l’individualisme quand il devient égoïsme oublieux de l’amour dû au prochain comme à Dieu ou s’il sert de justification à la rupture avec cette communauté de l’Eglise à laquelle chaque baptisé appartient. C’est donc l’individu en rupture de relations qu’elle condamne non l’individu en soi.

Penser par soi-même

Mais, on comprend mieux cette ambiguïté quand dans la suite de l’entretien il insiste : « les religions communient toutes dans l’exécration du penser par soi-même ». Or à ma connaissance, Saint Augustin, Saint Thomas d’Aquin ont bel et bien pensé par eux-mêmes et l’Eglise n’a pas toujours refusé les idées nouvelles.

C’est même le statut d’une hérésie qui nous le démontre : que des idées nouvelles aient été refusées prouvent que d’autres ont été acceptées. La Révélation du Nouveau Testament ne constitue en rien un catéchisme dogmatique et les esprits rationnels et philosophiques des premiers Pères à compter de Saint Justin ont ressenti le besoin de préciser des notions.

On peut ainsi dire sans craindre le bûcher que si la Trinité et la double nature du Christ ont été admis comme dogmes, leur formulation a été une nouveauté concurrente d’autres formulations, les hérésies, qui ont été considérées comme erronées après débats et vote majoritaire (ce qu’on oublie toujours).

Donc penser par soi-même, l’Eglise l’admet parfaitement. Quand cette pensée individuelle permet une meilleure compréhension de la Révélation, de la nature de l’Homme ou de Dieu ou des actions les plus appropriées – la Morale si démodée -, elle peut même s’inscrire dans la Tradition. Car la Tradition chrétienne est tout sauf statique puisqu’elle est déploiement et explicitation de la Révélation dans l’Histoire.

Liberté de penser

Il y a, ce me semble, une confusion sur la liberté de penser. Ai-je le droit de penser ce que je veux ? Qu’en dit la science ?

J’ai le droit imprescriptible de penser que 2+2=5 mais je me trompe. Et en contrepartie de ce droit à l’erreur, d’une part, je ne peux imposer cette croyance erronée et, d’autre part, je dois en subir les conséquences. Je dois donc  accepter de payer deux viennoiseries à 2€ chacune pour un total de 5€ à mon pâtissier mais je ne peux lui demander de m’en donner 5 si je lui en demande 2 fois 2. Absurde cet exemple ? Autant que penser par soi contre la vérité.

Les religions ne font rien d’autre que la science en matière de vérité.

Un musulman qui considérerait que Mohammed n’est pas le prophète d’Allah pourrait-il se prétendre musulman ? On connaît d’avance la réponse d’un djihadiste mais le musulman le plus modéré aurait la même.

Un chrétien qui pense que le Christ n’est pas le Fils de Dieu ne peut plus être considéré comme un chrétien.

Que diriez-vous d’un professeur de mathématiques qui soutiendrait qu’un carré n’a pas 4 côtés égaux ou oublierait qu’il doit comporter un angle droit ?

Les religions quand elles ne sont pas vues sous l’angle du fondamentalisme ne sont donc pas plus dogmatiques que la science. Religions et sciences ne sont que l’histoire des erreurs évitées.

A charge des religions, il faut admettre que les erreurs des unes ne sont pas nécessairement celles des autres. Mais les sciences, humaines en particulier, sont-elles indemnes de ce type de débat ? Je n’en suis pas si sûr : il suffit de considérer par exemple le long débat sur les origines de l’autisme entre psychanalystes et neurologues.

Religions et sciences sont donc une longue quête patiente de la vérité. La différence est que les religions croient connaître le terme de cette recherche.

L’Histoire cependant nous montre que les religions erronées finissent pas disparaître. Au risque de vous attrister, je vous informe par exemple que ce n’est pas un certain Poséidon qui provoque les tempêtes.

Et c’est ici que nous revenons à la notion d’un individualisme fort. Penser par soi-même dans l’Eglise suppose une bonne connaissance de base et l’audace d’affronter 2000 ans de maîtres. Car défier Saint Augustin et Saint Thomas peut sembler téméraire mais pourquoi pas ? Rien ne dit qu’ils soient des maîtres définitifs : la preuve en est qu’ils ne sont pas toujours en accord. Encore faut-il les connaître, comprendre de quoi ils parlent.

En revanche, le petit individualisme se cantonne à son point de vue restreint, à sa petite logique propre et à sa connaissance limitée, ce qui fait de sa pensée une simple opinion : « je crois que 2+2=5 ».

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