Polémique sur la Rive Droite

Polémique sur la Rive DroiteD’ordinaire, la Rive Gauche, évidemment germano-pratine, est le lieu des débats et de leurs pâles copies : les polémiques. Mais toute la presse, de droite ou libérale, ne bruisse que de la volonté farouche de la Mairie de Paris de rendre la Rive Droite aussi piétonne qu’elle l’a fait pour la Rive Gauche.

Les années Pompidou

Pour comprendre un problème, il faut souvent remonter à sa racine. Certes, c’est plus long qu’un slogan mais on n’est jamais obligé de ne pas réfléchir.

Un autre temps

Paris a été profondément marqué par Pompidou : le Centre Pompidou – surprenant mais réussi -, la Tour Montparnasse – verrue hideuse comparée à la réussite de la Défense -. Mais il a principalement marqué par ses orientations en matière de circulation automobile.

Rappelons que la mort l’a emporté le 2 avril 1974. Or, suite à la Guerre du Kippour, c’est le 22 décembre que l’OPEP déclenche la crise du pétrole :

  • les exportations de pétrole diminuent de 25 %
  • le prix du baril à l’exportation augmente de 17 %
  • par un de ces miracles dont l’économie a le secret, le prix du baril brut de pétrole passe de 5$ à 11$
  • et le montant des importations française de pétrole passe de 17 à 123 GF (milliards de francs)

Ce petit rappel avait pour objectif de préciser que Pompidou n’a connu que l’époque du pétrole bon marché et de la voiture-reine. Et comment lui faire grief ? Rares étaient ceux qui tiraient le signal d’alarme, encore plus rares ceux qui étaient disposés à l’entendre. En outre, il est toujours aisé de critiquer le passé avec les yeux d’aujourd’hui. A cet égard, quels problèmes aussi graves qu’insoupçonnés, nous échappent-ils aujourd’hui ?

Un urbanisme désormais inadapté

Bref. Fin des années 60, l’explosion de la circulation automobile nécessitait un réaménagement massif des voies de circulation parisiennes.

  • Une voie de dégagement Est-Ouest fut installée sur la Rive Gauche de la rue du Bac au Pont de l’Alma. Il faut avoir vu les bouchons au débouché de cette voie sur le Quai d’Orsay pour comprendre que la solution avait atteint ses limites.
  • une autre dans le sens Ouest-Est (pas bête !) sur la Rive Droite, jusqu’au Pont d’Iéna qui n’est pas actuellement mise en cause puis de la Concorde à la Gare de Lyon. Son utilisation tous les étés pour Paris-Plages était déjà sujet à polémique, imaginez donc la « piétonnisation » définitive.
  • l’avenue Charles-de-Gaulle de l’Etoile à la Défense, véritable autoroute à huit voies qui traverse de beaux arrondissements parisiens et Neuilly-sur-Seine. Cette autoroute montre aux mauvaises – ou simplement jalouses – langues d’une certaine gauche que mêmes les riches n’ont pas toujours le dernier mot. Et que même Sarkozy, à l’époque Maire de Neuilly, n’a rien pu y faire si ce n’est approfondir sa connaissance personnelle de la France d’en-bas.
  • et enfin la finalisation du boulevard périphérique qu’aucune personne saine d’esprit n’envisage pour le moment de rendre piéton même si certains aimeraient les remplir d’eau pour en faire les douves d’un Paris séparé d’une banlieue envahissante. Je plaisante et je ne vise personne en particulier : il y a de ces gens dans tous les partis et quartiers.

Mais il n’aura échappé à personne que le contexte a quelque peu évolué depuis l’époque faste du Président Pompidou. Si faste ? Voire … Car nous avions un PCF puissant qui maugréait sans fin contre « la vie chère ». Nous avons connu depuis un réel progrès : tout le monde râle désormais sur tout et sur tous. Le PCF serait-il mort de sa victoire culturelle ?

Pourquoi la « piétonnisation » ?

Tentons d’examiner la proposition d’Anne Hidalgo sans tenir compte d’éventuelles arrières-pensées politiques.

L’appel d’air

Depuis les années 60, tout démontre qu’une amélioration des conditions de circulation augmente par effet d’opportunité, la circulation jusqu’à saturation voire thrombose. C’est ce qu’on appelle un effet d’appel d’air ce qui est, en l’occurence, un comble.

Or, il ne reste plus beaucoup de voies de dégagement à Paris. Certes, il serait envisageable de recouvrir la Seine d’une autoroute huit voies. Mais la batellerie et les bateaux-mouche s’y opposent avec la dernière énergie.

La fuite en avant n’est donc pas une solution responsable.

La pollution atmosphérique et les gaz à effet de serre

La Commission d’Enquête Publique met en doute l’efficacité de la piétonnisation en matière de pollution. Car l’idée sous-jacente à ce doute est la suivante : un véhicule dans un bouchon émet plus de gaz nocifs qu’un véhicule qui roule à régime normal. Ce n’est certainement pas faux. Mais la voie de berge Rive Droite n’est pas exempte de bouchons et n’est en aucun cas une voie donc la fluidité fait le bonheur de ses usagers.

J’évoque les gaz à effet de serre pour une raison simple. Une certaine frange de la droite ne croit pas au réchauffement climatique pour des raisons étranges qui méritent un article à part. Elle ne peut donc en aucun cas retenir cet argument.

La réussite de la voie de berge Rive Gauche

En tant que privilégié qui réside tout près de cette voie, j’étais plutôt partagé à l’annonce de cette mesure. Certes la perspective de pouvoir me promener sur cette Rive Gauche me réjouissait. Je ne pouvais en effet en profiter qu’en période de circulation interdite lors de crues. Mais la circulation ne serait-elle pas détournée pour partie dans ma rue plutôt calme ?

Je suis pleinement rassuré. Il n’y a de bouchons que les week-ends à cause des badauds qui viennent profiter de la magie de la Rive Gauche piétonne. Et ils auraient tort de s’en priver.

Certes, il demeure des bougons – pas des bouchons, suivez donc -. Mais 40 ans après, nous avons droit deux fois par ans à une proportion similaire de bougons au sujet du changement d’heure. La presse leur en sait gré car ils lui fournissent de la copie à bon compte.

Alors ? Pour ou contre ?

Pour : remettre l’automobile à sa place dans Paris

Une ville n’est pas un lieu de transit et en aucun cas une autoroute. Et le boulevard périphérique a toute son utilité puisqu’il permet de contourner Paris, point de convergence historique d’une proportion excessive de routes de France.

Mais la circulation doit y être fluide afin de desservir ses activités et ses habitants propres. Cependant, Paris a de par sa position un rôle particulier à l’égard du pays et de sa banlieue, ce qui ne simplifie pas le débat.

Il n’empêche que les voies de berge constituent une diagonale du périphérique – ou plutôt un diamètre compte tenu de sa forme ovale -. Elles ne sont donc pour beaucoup qu’un raccourci d’un point à l’autre du périphérique.

Elles constituent aussi une solution de facilité. Demandez donc à un taxi au départ des Invalides de vous emmener Gare de Lyon. Il traversera la Seine pour emprunter la voie de berge Rive Droite alors qu’il pourrait tout aussi bien emprunter le boulevard Saint-Germain nettement moins saturé.

Pour le reste de la circulation parisienne, laissons faire les spécialistes. Parfois un simple aménagement de carrefour améliore de façon spectaculaire la circulation. Il suffit de voir ce qui fut fait il y a quelques années au carrefour de l’Ecole Militaire. Un aménagement de même nature de la Place de l’Alma compenserait pour une bonne part les éventuelles pertes de temps liées à une piétonnisation de la Rive Droite.

Pour : une compensation facile de l’appel d’air

La suppression des voies de berge n’empêcherait pas la circulation Ouest-Est sur la voie supérieure. Certes, elle sera plus encombrée. Mais peut-être cela découragera-t-il quelques Parisiens de prendre leur voiture pour aller Place de l’Hôtel de Ville ? Des taxis regarderont mieux leur GPS pour prendre des chemins de traverse. Et peut-être que certains automobilistes se mettront à la marche à pied ou à la bicyclette pour le plus grand bonheur de la Sécurité Sociale mais au grand dam des caisses de retraite puisqu’ils auront des chances de vivre plus vieux.

Or n’oublions pas qu’en situation de saturation, il suffit d’une circulation inférieure de 5% pour retrouver la fluidité que la Rive Gauche n’a pas vraiment perdue. Et je n’évoque pas la proportion de quidams qui s’engagent dans un carrefour quitte à le bloquer : peut-être veulent-ils avoir encore le droit de flanquer la pagaille, laissant les autres gérer leur incivilité.

Contre : la pollution atmosphérique

Retenons volontiers que l’écart ne sera pas nécessairement significatif et que cette raison est un effet d’annonce et – soyons enfin un peu polémique – un petit cadeau aux élus écologistes avec qui un maire, même socialiste, est obligé de composer.

Pour : revoir notre usage de l’automobile

Une mesure symbolique peut s’avérer inutile à court terme. Elle a néanmoins un effet pédagogique. Et il est nécessaire de repenser la place de l’automobile dans la ville.

Or la problématique est différente dans chaque ville qu’il s’agisse de Paris, de la banlieue ou de la province, d’une ville grande , moyenne ou petite. Et pour examiner ce problème à l’échelle de chaque ville, laissons faire les élus et les habitants de cette ville. A cet égard, je connais peu de Parisiens ou d’habitants du 7ème arrondissement qui soient mécontents de la piétonnisation de la Rive Gauche.

Contre : un peu de précipitation

Paris a une responsabilité à l’égard de sa banlieue et aussi du pays. La Mairie a-t-elle bien mesuré la vraie nuisance pour certains banlieusards ? Je pense que oui mais à sa décharge, la Mairie de Paris est ici soumise au mille-feuilles administratif dont notre cher pays a le secret.

Car il serait préférable pour tous – banlieusards compris – que le réseau de transport en communs s’améliore aux dépens de la circulation Paris-banlieue. Mais il suffit de consulter un panneau de travaux pour voir le nombre d’intervenants et donc la difficulté de la prise de décision.

Pour : une perspective économique positive

Il est assez étrange de constater que de nombreuses grandes villes de pays dont nous saluons et jalousons la performance économique (Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni, …) s’orientent vers une limitation draconienne de la circulation automobile.

Comme ils réussissent économiquement, il est raisonnable d’en conclure qu’ils ont étudié la question et que la piétonnisation est profitable.

Enfin, et je contrarierais Arnaud Montebourg s’il me lisait, il n’y a pas de honte à faire de la croissance dans les services plus que dans l’industrie. Or à Paris qui regrette les usines du Quai de Javel ? Paris est une ville de services – rappelons que la Défense dépend de Paris -, tourisme inclus. Or en matière de tourisme, rappelons que Venise en tire sa prospérité sans une seule voiture ni voie de berge (je plaisante).

Rendre aux berges de la Seine toute leur beauté ne peut que contribuer à maintenir à Paris son statut de ville parmi les plus belles du monde.

Conclusion

Je suis toujours un peu ennuyé, étant de droite malgré une solide antipathie pour Sarkozy, de prendre la défense d’un élu socialiste. Mais, si j’ai apprécié Chirac comme Maire de Paris, ni Delanoé, ni Hidalgo ne m’ont fait regretter Tibéri. Je préfère donc parler de cette mesure indépendamment de la couleur politique de la mairie.

Je parierais volontiers qu’une telle mesure proposée par un maire de droite aurait reçu les applaudissements des électeurs de droite et les huées de ceux de gauche. Il semble souhaitable d’éviter d’examiner chaque problème au travers d’un filtre « politicard ». Et ce serait une bonne chose pour la France donc pour chacun de ses citoyens que la polémique lâche un peu de terrain devant de vrais débats.

Pour illustrer mon propos, je vous renvoie à deux articles du Point que j’ai vu mieux inspiré et je vous recommande surtout les commentaires des lecteurs qui donnent une excellente indication du niveau du débat. Scientifiquement, c’est un choc : on peut descendre sous le zéro absolu.

 

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