La révolution du dictionnaire

XIXe-XXIe siècles

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Paru le : 15/03/2014

 

La révolution du dictionnaire
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Un aspect essentiel de la révolution culturelle dans les dictionnaires concerne la présentation matérielle de leurs textes et, par voie de conséquence, la nature de leur utilisation : consultation ou lecture partielle et renouvelée, usage pédagogique ou d'information, etc. Sur ce plan, les révolutions du dictionnaire sont celles du livre, qui sont allés du manuscrit maintes fois recopié à l'imprimé, de l'imprimé au support électronique ultime et grande révolution. De nos jours, la grande révolution des dictionnaires concerne l'utilisation des systèmes multimédia, qui offrent un rendement sémantique énormément accru.

S'agissant de langage, ils peuvent ajouter à l'information optique de l'écriture l'information orale qui y correspond, et à la sémiotique des langues celle des images, ce qui ouvre pour les dictionnaires des perspectives nouvelles.

Nous sommes face à une mutation culturelle de la lecture-consultation, qui peut entraîner plus de cohérence dans la production des textes. La frontière entre dictionnaire, encyclopédie, manuel, traité, anthologie est facilement franchie.

« Il se pourrait que cette révolution culturelle du dictionnaire, au XXIème siècle, conduise à l'universalisation du genre, ou à sa disparition. » (Alain Rey)

Sujets :


EXTRAIT


Les mutations culturelles du dictionnaire

Alain Rey
Éditions Le Robert - Paris

1. Le thème de cette recherche, qui associe à l'idée de «dictionnaire» celle de «révolution», m'a remis en mémoire la complexité de cette seconde notion, passée de la régularité prévisible du mouvement des astres à l'irrégularité des régimes politiques et de celle-ci aux changements en profondeur, en de nombreux domaines. Cette idée de «révolution», depuis Montesquieu, est bien distincte de celles de la révolte, du coup d'État, de l'insurrection, qui supposent toujours une certaine dose de violence.

Dans l'économie du changement repéré par rapport à une durée, les révolutions sont aussi des révélations de la modification de toutes choses. Elles rendent évidente l'apparition d'un état nouveau, que les évolutions enregistrent «en continu».

L'histoire même du terme est l'illustration d'une double temporalité : on est passé graduellement du mouvement régulier des astres à l'aménagement du temps social, à la chronologie, et brusquement à cette nouvelle notion d'un changement dans l'organisation politique des sociétés. Cependant, en appliquant le même terme au changement soudain perçu, quelle que soit sa nature, concrète ou abstraite, intellectuelle ou affective, le contenu sémantique du mot révolution s'est affaibli. Si l'histoire permet d'identifier des révolutions, celles-ci s'inscrivent dans un changement universel ; l'usage du terme devient facilement un abus de langage; les prétendues révolutions sont souvent des accélérations ou des seuils dans des évolutions. Si on peut légitimement repérer des révolutions scientifiques, l'idée est plus douteuse en matière esthétique, philosophique, morale et culturelle. Elle devient fictive dans les domaines techniques, comme le manifestent les événements et découvertes appelés «révolutions» et qui ne sont en général que des modifications de détail au cours d'une évolution souvent considérée comme un progrès.

L'apparition d'un type de textes assez nouveau pour exiger un nouveau nom, dictionarium en latin et dans les langues modernes, en-kukbs-paideia (d'abord en grec) peut être qualifiée de «révolutionnaire», en ce qu'elle enclenche une évolution plus ou moins innovante. De même, le passage d'un modèle géocentrique de l'univers à un modèle héliocentrique peut légitimement être appelé «révolution copernicienne». Mais on peut aussi considérer de tels événements scientifiques comme des étapes dans une évolution. Dans le domaine effectivement révolutionné de la biologie, un concept s'est imposé, celui de mutation.

Si les médias et la publicité abusent du mot «révolution» à propos de la moindre nouveauté, dans le domaine culturel, on peut qualifier à bon droit de «révolutionnaire» un moment d'une évolution perçu comme remarquable, lorsqu'une mutation fait apparaître un concept nouveau.

S'agissant du dictionnaire, en tant que liste commentée de «mots» d'une langue, l'évolution qui conduit en Europe des glossaires au véritable «dictionnaire», au XVIe siècle, aboutit à un ensemble de traits nouveaux, de mutations, comme celle qui, à partir de la mise en rapport entre les vocabulaires de deux langues ou plus (Robert Estienne, Calepino), produit un commentaire systématique du vocabulaire d'une seule langue, exprimé dans cette langue même. L'emploi d'un métalangage dans la langue décrite n'était pas nouveau : les grammaires du sanskrit, du grec antique, les réflexions philosophiques, logiques, rhétoriques liées à une langue - le grec, l'allemand, l'arabe, le chinois - illustrent cette pratique, mais lorsqu'elle est appliquée de manière systématique au stock lexical d'une langue, ou à une partie de ce stock, apparaît alors un objet culturel nouveau. Cet objet concerne soit une écriture - les caractères du chinois -, soit une unité sémantique codifiée, une unité lexicale, une matrice de telles unités (une racine), en arabe à partir du ixe siècle, à la Renaissance pour les langues européennes. Trois mutations à trois époques historiques; trois variantes d'un objet textuel nouveau, sous deux formes et deux structures sémiotiques : le dictionnaire et l'encyclopédie.
L'objet textuel révolutionnaire s'inscrit dans une évolution, à des moments historiques particuliers.


DONNÉES TECHNIQUES


ReliureBroché
Format15 x 21 x 2 cm
Poids426 g
ISBN9782705686796