Ici s'aimerent

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Paru le : 20/03/2014

 

Ici s'aimerent
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Au 11, rue Larrey, Paris, Ve, se trouve un immeuble un peu déglingué, dont la peinture s'écaille, les portes ferment mal, où l'hiver il fait froid et l'été trop chaud. Les carreaux de l'entrée ont perdu leurs couleurs jaunes et bleues. C'est un immeuble désuet et modeste comme ceux qui peuplent ce Vème arrondissement de Paris où, autour du Jardin des plantes, les rues portent le nom de biologistes ou de gloires de l'Empire aujourd'hui oubliées : Larrey était le premier chirurgien de Napoléon. En emménageant rue Larrey j'ai immédiatement su que s'en dégageraient d'étranges ondes : le prof de clarinette exalté de dadaïsme qui nota dans un silence étrange et ému la nouvelle adresse parisienne pour ses leçons de musique, un voisin qui m'alerta, mystérieux, que l'immeuble bâti en 1898 dans ce recoin de la place du Puits-de-l'Hermite était "hautement radioactif"... Sans parler de ces groupes de pèlerins américains qui, une fois par an, la nuit, se massent silencieusement, yeux rivés au toit du 11 rue Larrey, au lieu d'admirer le minaret de la Grande mosquée, de l'autre côté de la place. Rue Larrey vécurent et passèrent deux prix Nobel et l'un des artistes les plus commentés du XXe siècle. Pendant plus de vingt ans, au 7e étage, l'insaisissable Marcel Duchamp loua un petit deux-pièces décoré par Picabia où il tirait sur sa pipe, préparait ses parties d'échecs, et recevait ses amours d'un soir, sous son grand manteau en fourrure. Mi-antre mi-atelier, le deux-pièces féconda aussi tableaux et ready-made - ces "objets manufacturés promus à la dignité d'objets d'art par le choix de l'artiste", a résumé Breton. Au 5e étage, Paul Langevin, le physicien de génie, le fondateur de la Ligue anti-fasciste, y reçut le tout-Paris scientifique, les premiers résistants, mais aussi, à l'abri des regards et pas hélas des ragots, une Marie Curie qui dévalait de son labo rue d'Ulm jusqu'à la rue Larrey pour retrouver son amant. On chanta rue Larrey, on donna des bals masqués, on dansa et s'enivra d'alcools forts. On s'aima y compris durant ce mariage de quatre mois auquel s'était résolu Duchamp, en 1926, avant de divorcer sans drame. On y fut heureux malgré ces lettres postées d'Auschwitz et la mort tragique du gendre de Langevin, fusillé au Mont Valérien. On y espéra, à raison, le retour de Bernard, le fils de 17 ans cueilli dans sa chambre par la police de Vichy, entre deux cours au lycée Henri IV. Joyeux bastringue... Dans les escaliers se croisaient Man Ray, Brancusi ou Henri-Pierre Roché, le père de Jules et Jim venu à pied de chez lui, 99 boulevard Arago : défilé de fantômes gais dédaignant l'argent mais raffolant de Montparnasse, de Kiki et du Dôme, vénérant les grandes tablées du Boeuf sur le toit et cultivant l'amitié oisive. L'immeuble se vidait l'été lorsque les Langevin retrouvaient leurs amis chimistes ou historiens en Bretagne, à l'Arcouest, et que Duchamp, lui, filait vers Mougins chez les Picabia ou embarquait pour New York, à la rencontre de ses mécènes et ses girl-friends. "Door, eleven rue Larrey" : de l'atelier du septième étage demeure un ready made qu'on peut admirer à Rome et à Philadelphie. Sur une corniche du 5e étage, là où le jeune Langevin cachait ses tracts roneotypés, s'est niché un couple de pigeons. Longtemps, j'ai pensé qu'il fallait une plaque pour célébrer la mémoire des illustres locataires de cet immeuble du quartier latin, comme pour Claude Simon, place Monge. Je prie aujourd'hui qu'il n'y en ait jamais aucune. En dandy, Duchamp a théorisé l'oubli et la disparition comme l'un des beaux-arts; les Langevin, eux, ont toujours fui les honneurs. Rue Larrey ne doivent résonner que le souvenir fugace de leurs fous-rires, de leurs amours et de leurs fêtes radioactives.


DONNÉES TECHNIQUES


ReliureBroché
ISBN9782849902554