Foule ouverte asphalte

Auteur(s) :

Éditeur :

Paru le : 23/03/2012

 

Foule ouverte asphalte
13.00 €

On écrit comme on roule , mais la route efface ce qu’elle écrit, simple trace de pneus mouillés sur l’asphalte.

Dominique Grandmont



La patience des peuples est-elle sans limites ? Lit-on dans le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de la Boëtie. On peut aussi dire que la hiérarchie des valeurs, celle de l’idéal ou de la contrainte, change d’échelle en cours de route.

En deux mots, qu’est-ce qui peut pousser un écrivain à « prendre la route » ?

Foule ouverte asphalte représente non seulement une tentative de sortir l’écriture de sa routine, et de rompre avec une poésie piégée par le simulacre, mais peut-être aussi une tentative d’arrêter d’écrire : Dominique Grandmont évoque ici son expérience de cinq millions de kilomètres en poids lourds, dans une sorte de résidence tournante libre qui n’exclut à l’évidence pas l’ascétisme renforcé de la discipline consentie.

Prenant la forme d’un « livre-lettre », comme le qualifie Jean-Luc Bayard, Foule ouverte asphalte présente une manière de correspondance entre Jean-Luc Bayard et Dominique Grandmont afin de dresser un parallèle inattendu et enrichissant entre les deux métiers, celui d’écrivain et celui de routier, offrant là une véritable source de réflexion sur l’existence humaine et sur le monde.

voir les notes de lecture de

Sujets : ,


EXTRAIT


Saint-Denis, 22 février 2009

Cher Jean-Luc,

avant de commencer, te dire que je suis - il faudra que je trouve pourquoi - fâché avec les notions de "créatif" ou de "pédagogique", ce qui va sûrement libérer notre propos. Me reviennent en tête (le mauvais sommeil est peut-être le bon) des regards de caristes noirs, qui me reconnaissent les premiers dans certains entrepôts, au point que je me demande s'ils ne se sont pas trompés ou si c'est moi qui pose mal la question de savoir ce que je viens faire là.

Me paraît évident que l'humanisme africain l'emporte sur le nôtre dont ils se sont du reste emparés, et que cet univers du travail est celui où se fondent des valeurs d'autant plus solides qu'elles n'ont pas à se manifester, des liens qui sans le dire libèrent au lieu d'emprisonner. Me reviennent en tête ce Sénégalais (Samba, je crois) déboulant d'une travée sur son chariot élévateur pour s'arrêter net devant nous comme font les skieurs en chasse-neige, droit sur son char un autre (Iranien sans papiers, peut-être), impérial comme s'il suivait (depuis le début de mon histoire) une seule et unique frontière (couloir réservé aux piétons, me diront les esprits chagrins, mais il faut bien dire quelque chose).

Ce monde qui paraît fonctionner tout seul est intéressant à traverser comme le désert, comme un Sahara de fantasmes (ou je pense à cet Indien du Cachemire qui me dit avoir payé, avec son salaire, à son ou ses deux gosses un petit tour de l'Himalaya en hélicoptère). Ça y est, mon ami routier m'avait bien prévenu (clandestin moi aussi, secret de polichinelle dans sa boîte) que je n'étais pas là pour faire du tourisme, mais pour témoigner. Pour témoigner, par exemple, qu'il n'y avait rien à voir (à part les sangliers et les lapins qui, entre les bulldozers, ont repris possession de l'Île-de-France).

Voyage sur place, donc. Les tournées comme leur nom l'indique nous conduisent à tourner en rond. La route qui ne cesse de se dérouler se fait symbolique, le transport aussi, qui se justifie d'un échange sans cesse repris, annulé et recommencé. Sur quoi la parole est la seule sortie possible du virtuel (ou de cette fuite dans le présent à quoi la route nous condamne). L'écrire nous arrache à l'image pour changer chaque jour de réel, pour empêcher l'instant de prendre la place du temps tout entier. Cela n'a pas de nom, cela ne peut avoir de nom.

Le sens est encore une condamnation à mort, alors que (dans mon histoire) agir n'est plus un rêve. Dont acte. Pour répondre à ta question (du pourquoi j'ai pris la route), il est important d'écrire partout ailleurs que là où il faut, pour qu'une parole échappe au discours (et même se taire est une parole en trop).

À toi. D. G.


DONNÉES TECHNIQUES


Pages144
ReliureBroché
Format20,2 x 14 x 1 cm
ISBN9782845621954