Devenir indien

La révolution inachevée de la culture et de l'identité

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Paru le : 02/11/2011

 

Devenir indien
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Poursuivant le décryptage décapant de la psyché indienne entamé dans ses deux ouvrages précédents, Pavan K. Varma retrace ici le parcours d'une colonisation des esprits qui, loin d'avoir pris fin avec le départ des Britanniques et l’indépendance politique de l’Inde, se renforce aujourd’hui sous l’effet d’une mondialisation qui a incité le pays à adopter une culture du plagiat marquant désormais de son sceau ses pratiques linguistiques comme sa production artistique actuelle.

Passionné et militant, un essai qui convoque la grande histoire comme l’histoire personnelle, pour dénoncer les risques d’une confiscation de la créativité et du devenir identitaire de l’Inde qui dispose pourtant de tous les atouts pour devenir une puissance majeure du XXIe siècle. Devenir Indien constitue le troisième volet de l’exploration décapante de la psyché indienne à laquelle se livre Pavan K. Varma depuis Le Défi indien (Actes Sud, 2005 ; Babel n° 798) et La Classe moyenne en Inde, la naissance d’une nouvelle caste (Actes Sud, 2009).

Dans ce troisième ouvrage, l’auteur s’attache à dénoncer certaines des tares identitaires et culturelles du sous-continent afin d’instruire le procès de sa «révolution inachevée». Il y a seulement quelques décennies, avant que les mouvements d’indépendance ne se déclarent, au milieu du XXe siècle, la carte du monde était, pour une bonne part encore, régie par l’existence des différents empires coloniaux. Or, force est de constater que, bien souvent, plusieurs décennies de liberté politique ne suffisent pas à assurer l’émancipation culturelle des ex-nations colonisées. L’Inde ne fait pas exception à cette règle: de nos jours encore, le visiteur peut, au siège du ministère des Affaires étrangères de l’Inde libre, lire, sur une plaque datant de l’époque coloniale : «La liberté ne descend pas sur un peuple, c’est lui qui doit s’élever jusqu’à elle.»

Devenir Indien s’ouvre sur l’évocation de deux documents relatifs à l’histoire personnelle de Pavan K. Varma (originaire d’une bourgade des rives du Gange), qui illustrent l’imprégnation coloniale subie par la fraction du peuple indien précisément appelée à diriger le pays après l’indépendance : une photographie de son grand-père maternel, juge à la Haute Cour d’Allahabad, vêtu des pieds à la tête à la manière d’un authentique magistrat anglais, ainsi que le texte du discours, à la limite de la caricature, qu’un des élèves de son père eut un jour à prononcer, en anglais, au moment de sa réception à un concours administratif.

Evoquant la figure de Lord Macaulay (1800-1859), l’un des personnages emblématiques de cette mainmise des Britanniques sur les esprits, Pavan K. Varma brosse le portrait de ce lecteur assidu des classiques européens mais parfaitement ignorant de l’Inde, qui, fort des hautes fonctions qu’il occupait au sein de l’Empire dans le domaine de l’Education, ne manqua jamais d’afficher son mépris pour une civilisation dont il déclarait que les conceptions en matière d’astronomie «feraient pouffer de rire de jeunes pensionnaires anglaises» et que les théories médicales «feraient honte à un vétérinaire anglais».

Simple conception du monde appelée à évoluer avec le temps ? Loin s’en faut. Pour preuve, les lettres adressées en 1912 par l’architecte de la Delhi impériale, Edwin Lutyens, à sa femme Emily, et truffées de notations d’un racisme d’une crudité effarante, quand elles ne font pas preuve d’une myopie qui le porte à assimiler le mouvement nationaliste à un simple «chahut de classe maternelle» (il est à noter que Lutyens ne se rattrapait guère dans son domaine d’expertise, considérant l’architecture indienne comme inexistante – «de même que toute grande tradition dans ce pays»).

Comment, dès lors, s’interroge Pavan K. Varma, les élites indiennes ont-elles pu s’abaisser, en 2003, à célébrer un tel personnage sinon parce que l’ «héritage Macaulay» s’est perpétué, après l’indépendance, notamment par l’entremise de l’élite anglophone présente à la tête du parti du Congrès : pourtant avisé des dangers que cette dernière représentait, Nehru ne parvint pas à en limiter l’influence unilatéralement moderniste (la décision de faire appel à Le Corbusier dans les années 1950 pour édifier la nouvelle capitale du Punjab, Chandigarh, ne fut qu’un des symptômes de cette incapacité : aussi dogmatique qu’ignorant des traditions architecturales de l’Inde, c’est précisément Le Corbusier qui convainquit Nehru de rompre avec elles !)

Si le domaine de l’architecture a, avec la bénédiction de l’Etat, entériné un des échecs les plus criants de l’Inde moderne, le secteur privé n’est pas en reste, constate Varma : résultat, le pays croule sous les «photocopies» de l’Occident, alors même que, deux siècles avant la naissance du Christ, l’Inde pouvait s’enorgueillir d’un traité général de la création artistique, le Natyashastra, dont l’influence s’est étendue de manière manifeste sur toute l’Asie du Sud et du Sud-Est. En admettant que l’étouffement d’une telle culture millénaire tienne en grande partie à la spécificité du colonisateur britannique pétri de la conviction qu’il est supérieur «par essence», comment attribuer à la seule responsabilité de ce dernier le fait que, soixante ans après l’Indépendance, la capitale de l’Inde ne possède qu’un seul auditorium de plus de deux mille places (en piètre état de surcroît), des musées et monuments qui ne valent guère mieux, que le pays ne dispose que d’un enseignement artistique rétrograde, d’un lectorat insignifiant pour ce qui est des diverses langues de l’Inde ou d’un public faisant preuve de davantage d’enthousiasme pour la dernière production scénique occidentale moyenne que pour les talents nés sur son sol (à l’exception, bien sûr, de ceux qui sont reconnus à l’étranger) ?

Au sommet des maux qui accablent la vie artistique de l’Inde, Pavan K. Varma place le mimétisme dont il dénonce les ravages, notamment dans le domaine de l’industrie du cinéma populaire, Bollywood ayant fait le choix de devenir une véritable machine à plagier (scénario et musique). Du côté de l’Occident, l’ignorance perdure : «Parlez-vous hindou» ? demandait-on régulièrement à l’auteur quand il était en poste à Londres.

Quant à la laïcité dont ces sociétés se prévalent, l’auteur en relève les contradictions, au Royaume-Uni mais aussi en France, éreintant au passage les grands discours sans lendemain. Avant de se réjouir d’être incorporées au «village planétaire», conclut vigoureusement Pavan K. Varma, les élites indiennes, qui rêvent pour leur pays du statut de superpuissance, devraient donc se livrer à une évaluation des pertes et profits du processus, afin de ne pas renier les exigences du mouvement entamé il y a un siècle par les combattants de la liberté et prônant une capacité à être soi sans toutefois sombrer dans la xénophobie ou un traditionalisme étroit.

Aussi passionné que pénétrant, Devenir indien démontre que l’Inde, pas plus que d’autres puissances colonisées par le passé, ne saurait prétendre à la liberté à moins de se réapproprier son identité culturelle. Un objectif plus urgent que jamais, avertit l’auteur, alors que les pressions exercées par les cultures occidentales dans le sens d’une homogénéisation toujours plus grande ne cessent de s’accentuer.

 

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L'AUTEUR


Diplomate, essayiste, traducteur, Pavan K. Varma est un passionné multiforme.

Après avoir occupé de nombreuses fonctions au sein du ministère indien des Affaires étrangères, en Inde et à l'étranger, il est aujourd'hui ambassadeur de l'Inde au Bhoutan.


DONNÉES TECHNIQUES


Pages288
ISBN9782330002138