La plénitude du vide

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Quelques scientifiques réussissent à percer dans le monde de l’édition. Citons Hubert Reeves, Etienne Klein et d’autres dont j’espère qu’ils ne me tiendront pas rigueur de les avoir oubliés. Réservons aujourd’hui une mention spéciale à Trinh Xuan Thuan.

Je précise que je ne lis plus les livres scientifiques, les informations sont souvent plus précises et plus récentes dans les publications scientifiques telles que La Recherche ou Pour la Science (Nature est trop cher pour moi et c’est en anglais, ne cumulons pas la difficulté des sujets avec celle de la langue).

Je ne ferai donc pas une critique du livre mais de la quatrième de couverture. Et donc pas de l’auteur mais plutôt de l’éditeur, du moins je l’espère.

Que dit cette quatrième de couverture ?

La physique contemporaine […] a montré que le vide n’est pas un néant inerte, puisque que des particules éphémères, comme le boson de Higgs, peuvent en émerger. Cette « fécondité du vide », que l’on découvre aujourd’hui, rejoint en partie les intuitions des traditions taoïstes et bouddhistes, comme le montre l’auteur à la fin de son ouvrage.

Une rappel pertinent

A juste titre, il est rappelé que le « néant » et le « vide » sont deux notions distinctes que l’on a trop tendance à confondre.

Depuis Parménide – avant Socrate donc, c’est dire si l’idée est ancienne -, on sait que « du néant, on ne peut parler ». Le néant est en effet l’absence d’être. En parler, le qualifier, lui donnerait nécessairement une consistance donc un être. Délicat. Bref c’est une notion philosophique et plus précisément métaphysique.

Le vide, en revanche, est une notion physique : c’est l’absence de matière. Quand on dit qu’un parachutiste saute dans le vide, c’est une erreur : il saute dans l’air. Et d’ailleurs s’il sautait dans le vide, son parachute ne lui serait d’aucune utilité puisque c’est le frottement de l’air qui ralentit la chute. Le frottement de rien ne ralentit pas …

De nombreux débats eurent lieu dans l’entre-deux guerres entre physiciens lors de la naissance de ce corpus qu’on appelle désormais physique quantique (et non plus mécanique quantique). Signalons au passage qu’Einstein y a abondamment participé en se trompant régulièrement mais ses remarques ont considérablement fait avancer la physique en poussant les autres physiciens dans leurs retranchements : quand Einstein doute, o s’interroge tout de même un peu. Nous y reviendrons.

Le débat le plus vif eut lieu entre Schrödinger et Heisenberg. Le formalisme de Schrödinger était fondé sur l’analyse – pour faire court une fameuse équation différentielle – et celui d’Heisenberg sur l’algèbre. Pour Heisenberg, chaque observable peut être représenté par une matrice hermitienne.

Une matrice hermitienne est une matrice à coefficients complexes et à valeurs propres réelles. Pour rassurer le lecteur, « matrice », « complexe » et « valeurs propres » sont des notions du niveau du bac scientifique même si je ne suis pas sûr qu’elles y soient encore au programme. Ces valeurs propres sont les états que peut prendre un système.

Or si l’on fait une mesure A puis B, on n’obtient pas le même résultat qu’en mesurant B puis A : en terminale, on sait que le produit de deux matrices n’est pas commutatif. La commutativité, c’est l’autre test de la tartine. Vous n’avez pas du tout le même résultat si vous tartinez d’abord le beurre puis la confiture, que si vous étalez d’abord la confiture puis le beurre. Ce test fonctionne également avec du miel.

Et de ces considérations, Heisenberg déduisit qu’on ne peut connaître à la fois la position et l’énergie d’une particule. Or si dans le vide, il n’y avait rien et un vrai rien de rien, on connaîtrait sans ambiguïté et la position, disons nulle, et l’énergie qui ne le serait pas moins.

Le vide est donc une espèce de « mousse quantique » où apparaissent des paires de particule et antiparticule d’autant plus éphémères que leur énergie est élevée. Bref, ça grouille dans le vide. Et Trinh Xuan Than a raison de le rappeler.

Une conclusion nettement moins pertinente

La confusion entre « néant » et « vide » est une source d’erreur récurrente qui est du ressort du « concordisme » qui est l’idée de vouloir justifier la religion par la science. On peut aussi vouloir nier la religion par la science, ce serait de l’anti-concordisme si ce terme existait.

Car le débat central est la création puisque croyants et athées voient surtout en Dieu le Créateur. S’il y a Big-Bang, il n’y a plus besoin de Créateur et la science gagne aux tirs au but.

Pas si simple, car comme le rappelait à juste titre l’astronome Michel Cassé lors d’un entretien sur France-Culture, la Création est l’évènement par lequel Dieu aurait tiré le Cosmos du Néant tandis que le Big-Bang serait le résultat d’une fluctuation quantique du vide, de belle taille je vous l’accorde.

Lorsque Pie XII s’emballa un peu vite voyant dans le Big-Bang la preuve de la Création, l’Abbé Lemaître qui en avait démontré l’existence envoya une lettre au Pape pour lui expliquer – fort respectueusement – qu’il ne fallait pas tout mélanger. Pie XII ne se le fit pas dire deux fois.

Cette manie de mélanger science et religion à mauvais escient est parfaitement exaspérante d’autant que leur dialogue est possible. Et enrichissant, la religion catholique a en effet beaucoup gagné dans sa confrontation avec la science, moins violente qu’on ne nous le serine avec l’affaire Galilée.

(Au passage, pauvre Galilée, comme il a été persécuté. Car à quoi a-t-il été condamné ? A rester chez lui pendant un an et à une prière de pénitence chaque semaine, prière qu’il a pu faire dire par sa fille carmélite. Le Pape Urbain VIII ne l’a même pas privé des bénéfices ecclésiastique que Galilée s’est bien  gardé d’abandonner ou de dénoncer).

Et là où la quatrième de couverture devient risible, c’est quand elle prétend que le bouddhisme avait l’intuition du vide quantique. C’est confondre avec la notion bouddhiste de « vacuité » qui devrait faire fuir tout Occidental qui n’aurait pas fait la retraite bouddhique des « trois ans, trois mois et trois jours ».

Saint Augustin disait qu’il n’y a pas d’avant la Création puisque Dieu a créé d’un geste le cosmos et le temps, bref l’espace-temps. Faut-il voir en Saint Augustin l’inspirateur de Poincaré (Henri et non Raymond), Lorenz et Einstein ? Soyons sérieux …

Evitons donc de retomber dans des travers que l’Eglise Catholique a enfin réussi à éviter.

Mais muni de ces quelques avertissements et précisions, vous pouvez néanmoins acheter ce livre qui, n’en doutons pas, vaut sûrement mieux que sa quatrième de couverture. En cliquant ICI par exemple.

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