Il y a dette et dette

Les dettes publiques européennes sont au coeur de la crise. Le consensus est général, il faut diminuer la dette. Certes, mais comment ?

La préférence pour la réduction des dépenses

Le réflexe de bon sens est qu’il faut diminuer les dettes. Il est étrange de constater que c’est une réflexe aussi naturel en gestion familiale qu’en finances publiques. Connaissez-vous beaucoup de familles en difficultés financières où pour faire face à une situation difficile on décide d’augmenter ses recettes, par exemple en trouvant un travail mieux rémunéré ? Non, car la mobilité professionnelle est délicate en des temps de chômage élevé. Donc, on diminue les dépenses. Il en va de même en finances publiques.

En outre, si couper les dépenses a des effets à court terme, les effets d’une augmentation des recettes se font attendre : il faut trouver un nouveau travail, passer le cap de la période d’essai, ou plus souvent du CDD, etc …

Il en va de même en gestion d’entreprise : il est plus rapide de licencier, même en France, que de développer un nouveau produit ou de conquérir un nouveau marché.

En matière de finances publiques, les délais sont encore plus longs puisqu’il faut généralement procéder à des investissements de taille bien supérieure à ceux d’une entreprise ou engager des réformes structurelles qui nécessitent concertation sociale, débat législatif, décrets d’application, bref un délai minimum de deux ans, incompatible avec les impératifs électoraux cadencés par des élections nationales ou locales fréquentes.

Une réhabilitation de la logique comptable

Or n’importe quel expert comptable vous dira qu’une structure de bilan saine est celle où les emplois d’une durée de vie donnée sont appuyés sur des ressources de même durée de vie. Ce qui signifie quoi en langage clair ?

Qu’un investissement (une machine, des locaux) d’une durée de vie de 20 ans soit financé par un emprunt sur 20 ans est parfaitement légitime et logique.

Petite démonstration de bon sens. Si une entreprise achète un investissement au comptant, donc sur sa trésorerie, cela signifie qu’elle dispose d’une forte trésorerie qu’elle aura généralement mis plusieurs années à accumuler. Pendant ces années-là, l’entreprise a en quelque sorte thésaurisé sans se développer. Elle aura donc certainement manqué des opportunités d’extension de ses marchés ou de développement de nouveaux produits.

En revanche, si une entreprise investit, cela signifie qu’elle suppose des résultats positifs à terme. Certes le risque d’erreur existe mais la prise de risque est le moteur de l’esprit d’entreprise. L’entreprise a donc établi un plan à terme qui montre que les produits de l’investissement compenseront le remboursement des échéances de l’emprunt. Et d’ailleurs comptablement, si l’emprunt et l’investissement ont même maturité, les remboursements à chaque échéance de la part de capital de l’emprunt seront compensés par l’amortissement de l’investissement. Au total, l’emploi net (montant initial de l’investissement moins amortissements) sera équilibré par la ressource nette (reste à payer de l’emprunt).

Quand on vous dit que la comptabilité, c’est magique ! Encore faut-il la considérer comme un outil de pilotage économique de l’entreprise. Pour ce faire, il faut lire (et construire) son bilan non sous le point de vue actif/passif ou débit/crédit mais comme un tableau emplois-ressources. Nous reviendrons souvent sur ce point.

De la même manière, cet équilibre par maturité est tout à fait légitime dans une gestion familiale et en matière de finances publiques qui nous intéresse ici.

L’origine de la dette est plus importante que son montant

La dette de l’Etat en France est de l’ordre de 90% du PIB. Que signifierait ce chiffre, ramené à une gestion familiale ? Que la famille a une dette globale équivalente à 90% d’une année de revenu.

Supposons un couple qui perçoit deux salaires médians, soit deux fois 1653 € (salaire médian en novembre 2011). Il disposera d’un revenu brut annuel de 39672 €. 90% de ce montant font 35705 €. Compte tenu du nombre de foyers endettés pour le logement, sans même compter d’autres crédits à la consommation (automobile, électro-ménager, etc …), une assourdissante clameur devrait monter de nos villes et villages, s’il fallait hurler autant que pour la dette de l’Etat. Or qui penserait à considérer qu’un couple endetté à hauteur de 3 fois (300% !) son revenu annuel pour l’achat de sa maison est en faillite potentielle ? Personne. Pourquoi ? Parce que cette dette remplace le loyer qu’il aurait à payer et que l’emploi de cette dette est sur le long terme.

Convaincu par cet exemple ? Donc le montant des dettes n’est pas en soi le problème. Or il y a un problème que nous ne souhaitons aucunement minimiser. Mais pour traiter d’un problème, il faut en identifier clairement l’origine et la nature.

La dette actuelle a deux origines principales.

La première est, disons, conjoncturelle. La crise financière de 2007-2008 a nécessité une avance de fonds des Etats aux économies pour éviter un remake de la crise de 1929. Cet endettement est légitime en tant que mesure d’urgence. Mais on peut aussi considérer que cette crise financière a une origine structurelle plus ancienne. Ce qui est parfaitement exact. Mais ce n’est pas parce qu’un incendie couve depuis longtemps qu’il ne faut pas l’éteindre en urgence quand il éclate. Nous reviendrons sur les causes plus lointaines de cette crise.

La seconde est, pour la France du moins, structurelle. La dette actuelle est, environ pour les deux tiers, due aux déficits annuels cumulés depuis 1979. Il s’agit donc de mauvaises habitudes anciennes auxquelles il faudrait remédier dans l’urgence : cet exercice est généralement difficile. Mais il est nécessaire dans un premier temps d’examiner en détail la composition de ces déficits. Nous reviendrons également sur ce point.

A suivre …

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