Au sujet du Guide des Egarés de Jean d’Ormesson

Guide des égarés (Jean d'Ormesson)J’avais beaucoup aimé La Gloire de l’Empire de Jean d’Ormesson et j’en ai lu ensuite quelques ouvrages. Je trouve en outre le personnage extrêmement sympathique, archétype d’une certaine légèreté de l’esprit français que la pesanteur des nombreuses polémiques actuelles peut faire croire disparu.J’avoue avoir un peu perdu le fil de sa production, riche, continue et intense. J’ai profité de la publication de son Guide des Egarés pour reprendre le fil.

Vive les livres courts !

Un petit livre présente en effet plusieurs avantages. Il est évidemment plus vite lu. Mais il laisse espérer que l’auteur a su exposer de manière claire et synthétique une idée clairement ciblée. Rappelons-nous Blaise Pascal quand il disait : « Je n’ai fait celle-ci plus longue que parce que je n’ai pas eu le loisir de la faire plus courte. » (Les Provinciales. XVIème lettre).

Le contrexemple de cette règle est le fameux Choc des Civilisations de Huntington. Son article initial dans l’édition de Foreign Affairs de l’été 1993 fait 29 pages que je devrais d’ailleurs vous résumer un jour. Puis le livre est paru en 2000 : et le Choc des Civilisations (Odile Jacob) fait 545 pages. Le résultat est l’équivalent d’un bon Bourgogne dilué dans 19 fois son volume d’eau : il serait insipide s’il ne restait plus que le goût amer des tanins.

Cette dilution de l’idée a d’ailleurs eu pour effet secondaire de déformer totalement le message initial. Il est en effet difficile de retrouver l’intérêt de l’article dans le livre et surtout dans les commentaires qui en ressortent régulièrement. Et pourquoi donc ? Simplement parce que les commentateurs professionnels ne peuvent matériellement lire, analyser et donc comprendre correctement 10 pavés de 500 pages par semaine.

Donc. Vive les livres courts !

Les limites de l’exercice

Le livre court n’est cependant pertinent que s’il traite d’un sujet bien ciblé. Or Le Guide des Egarés, c’est son parti pris, brasse large ! Le temps, la matière, la vie, la mort, l’Histoire, Dieu, rien que ça … Le pari est audacieux. Le style est agréable mais laisse une double impression de malaise.

D’une part, il y a d’abord la responsabilité de l’écrivain. Jean d’Ormesson pourrait faire figure de sage et sa parole se voir conférer une légitimité et une autorité auxquelles il ne prétend aucunement. Mais il a des lecteurs … Et les lecteurs n’ont peut-être pas tous son discernement et son humilité qui transparaît dans les doutes nombreux qu’il exprime et l’accent qu’il met tout au long du livre sur le mystère.

D’autre part, cette responsabilité implique, sinon de dire la Vérité, de ne pas induire en erreur. Et j’en ai relevé au moins quatre de gravité variable selon la sensibilité du lecteur. J’ai noté trois erreurs de citation et une erreur théologique …

Quelques erreurs de citation

Le gattopardisme

Dans Le Guépard de Lampedusa, Tancrède, le neveu du Prince Salina, dit à son oncle avant de rejoindre les forces de Garibaldi : « Si nous voulons que tout reste en l’état, il faut que tout change » (de mémoire en italien : se vogliamo que tutto rimenga com’è, bisogna che tutto cambi). Salina, grand propriétaire terrien mais surtout conservateur de conviction, désapprouve en effet que son neveu rejoigne les rangs des révolutionnaires. Et Tancrède lui fait comprendre qu’il veut aussi conserver mais que seul le changement le permettra.

On retrouve d’ailleurs cette problématique exposée sur un mode plus léger dans Downton Abbey. Je soupçonne d’ailleurs le scénariste de Downton Abbey d’arrière-pensées politiques plus élaborées que les aventures amoureuses de Lady Mary.

Or Jean d’Ormesson cite un résumé de la phrase de Tancrède, ce qui peut se comprendre, mais l’interprète de la manière suivante : « même si tout change, dans le fond tout demeure ».

N’y aurait-il pas là un contresens surprenant de la part d’une personne aussi indiscutablement cultivée que Jean d’Ormesson ?

La mécanique quantique

Jean d’Ormesson cite au sujet de la physique quantique Niels Bohr qui aurait dit : « Celui qui dit avoir compris la physique quantique n’a rien compris à la physique quantique ».

La citation réelle est « Celui qui n’est pas choqué par la théorie quantique ne l’a pas comprise » (Anyone who is not shocked by quantum theory has not understood it). Il en existe plusieurs variantes tout aussi légitimes car c’est une idée que Bohr a émise à de nombreuses reprises.

La phrase citée par Jean d’Ormesson est généralement attribuée à Richard Feynman (1918-1988), Prix Nobel de Physique, grand physicien mais surtout immense pédagogue dont les cours à l’Université de Berkeley sont un délice pour le passionné de physique.

Je vous accorde que l’écart est aussi secondaire que les errements de Jean-François Copé sur le prix du pain au chocolat mais la précision des sources est tout de même un minimum.

En tout cas, on ne peut reprocher à Jean d’Ormesson une incompréhension de la physique quantique que Bohr et Feynman pardonnent aux physiciens eux-mêmes. A cet égard, Einstein est l’exemple même du scientifique qui n’a pas compris la physique quantique et, pire, en a refusé nombre de conséquences : chaque nouvelle confirmation montre en effet que Bohr a eu raison contre Einstein.

Le « brigandage » d’Ephèse

Jean d’Ormesson parle enfin des premiers conciles comme d’autant de « brigandages ». C’est aller un peu vite, un peu loin en une manière de church-bashing qu’il vaut mieux laisser à d’autres. Car seul le Concile d’Ephèse mérite ce titre.

Le Concile d’Ephèse a été convoqué en 430 par l’empereur de Constantinople Théodose II pour le 7 juin 431. Il a porté principalement sur les deux natures, divine et humaine, du Christ et a abouti à la condamnation des thèses de Nestorius. Mais ce n’est pas ici le sujet.

Pourquoi donc parler du « brigandage » d’Ephèse ? Sans entrer dans les détails, une bonne partie des évêques convoqués ne purent arriver dans les délais. Et ils étaient majoritairement favorables à Nestorius.

Il fut néanmoins décidé de délibérer sans attendre et la condamnation de Nestorius fut immédiate.

Cette façon quelque peu cavalière de gérer les débats, et la manière autoritaire de mettre un terme aux protestations, a mérité, à juste titre, le nom de « brigandage d’Ephèse ».

Mais en aucun cas, les autres conciles oecuméniques des premiers temps ne mériteront ce qualificatif même si les débats y furent tout aussi vifs.

Une erreur théologique

Jean d’Ormesson se revendique clairement catholique. Ce courage est tout à son honneur. Être catholique ne va en effet pas vraiment dans le sens de la doxa majoritaire.

Il prétend par ailleurs ne pas être philosophe même si son agrégation de philosophie lui confère la même légitimité qu’à d’autres agrégés qui n’ont pas ses pudeurs.

On peut donc supposer qu’il parle de Dieu en catholique et non en philosophe. Mais sur ce point, son texte n’est pas très clair.

C’est donc son point de vue catholique qui est surprenant. Dire en effet qu’on ne sait rien de Dieu et qu’on ne peut rien en dire semble faire fi de Jésus-Christ.

Dans le chapitre 14 de l’Evangile de Saint Jean, on lit en effet :

  • verset 7 : Puisque vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant vous le connaissez, et vous l’avez vu.
  • et au verset 8, la question de Philippe : Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit.
  • lui vaut la réponse du verset 9 : Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : “Montre-nous le Père” ?

Avouons que ces trois versets peuvent laisser de marbre un non-croyant s’ils ne provoquent pas chez lui une franche hilarité : c’est en effet « Folie pour les Grecs, scandale pour les Juifs ».

Mais de la part d’un catholique confessant comme Jean d’Ormesson, j’avoue une certaine surprise.

L’exigence de l’affection

Peut-être suis-je un peu dur avec Jean d’Ormesson. Mais c’est sans doute parce que l’aime bien. Et que de ceux qu’on aime, on craint la déception et on espère la perfection. Ce n’est qu’affection exigeante ou exigence affectueuse s’il existe une différence.

Et après tout, les approximations de Jean d’Ormesson ne nuisent pas à l’intérêt de son ouvrage à condition qu’on ne le prenne ni pour un manuel de sagesse ni pour un livre de théologie mais une piste de réflexions.

Car beaucoup, trop, d’auteurs proposent actuellement leur propre manuel de sagesse. Il suffit de lire la production pléthorique d’un Frédéric Lenoir quand il ne s’agit pas de la litanie des « romanciers de développement personnel » qui fleurissent depuis l’Alchimiste de Paolo Coelho (voir le Top 20 de la semaine dernière).

Et Jean d’Ormesson  suscitant en nous des questions pertinentes, plus qu’en fournissant des réponses, superficielles voire convenues, se tire avec les honneurs de l’exercice difficile d’une certaine sagesse.

 

 

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