Le débat politique sur Internet

Si, comme moi, vous lisez les informations sur Internet, surtout en ce jour de Brexit, n’avez-vous pas été frappés de la teneur des contributions des lecteurs, terme excessivement flatteur que j’emploie pour parler des commentaires. Et j’avoue y contribuer parfois.

Prenons donc un exemple sur le site du Point.fr. Aujourd’hui a eu lieu une jolie passe d’arme en Emmanuel Macron, qu’il est inutile de présenter, et Christian Eckert, Secrétaire d’Etat au budget beaucoup moins connu. L’enjeu en était l’ISF, sujet ô combien polémique mais qui n’est pas celui de cet article.

Je cite l’ensemble des contributions (en gras le titre, je ne mentionne pas le pseudo du commentateur, et je liasse les fautes de frappe, rares pour une fois)  :

Dynosore. Il ne sait pas encore que l’année prochaine il sera à la retraite

Entre les deux, qui est le plus intelligent ? Eckert n’a sûrement jamais quitté ses charentaises de fonctionnaire pour faire autre chose et en particulier une carrière dans le privé !

Les vieux pachydermes bolcheviques sont toujours la ! Il ne faut plus se demander pourquoi notre pays est dans un tel etat de délabrement financier et moral quand on entend les réflexions dogmatiques stupides de ces politiciens d’un autre temps capables de sortir de telles stupidités en 2016 !

Une très basse cour. Tout ce qui caquette et qui a des plumes devrait être banni du journal.

Ce type de contributions, massivement présent dans un hebdomadaire d’une réelle qualité qu’à titre personnel je lis avec intérêt et plaisir, est assez surprenant de la part de lecteurs censés être cadres ou retraités et a priori d’un bon niveau d’instruction ou d’éducation. Et ceci appelle plusieurs remarques :

  1. aucune réflexion sur le fond : l’ISF a comme tout impôt l’inconvénient d’exister, l’avantage de financer la dépense publique. Il serait intéressant de citer une analyse sérieuse du sujet.
  2. notons au passage que l’ISF pousse à l’exil fiscal, il n’est probablement pas le seul : l’impôt sur les sociétés est une cause majeure d’exil fiscal des entreprises
  3. des attaques ad hominem qui ne font pas réellement avancer le débat
  4. l’évocation des « bolcheviques » qui révèlent une structure mentale et une pensée politique datée de 1989, surprenant donc de voir ce type de lecteur en appeler à la modernité
  5. évidemment, une attaque en règle des « fonctionnaires », sources de tous les maux

Le débat politique ne vole donc pas très haut. En fut-il toujours ainsi ? Probablement. Mais je me rappelle des débats autrement plus intéressants autour du Traité de Maastricht en 1992 ou du projet de Constitution Européenne de 2005, preuve que nous en sommes capables. Alors quel est ce plaisir pervers de se présenter comme un imbécile ?

Idolâtrie de la croissance

La Croissance ou la légendaire Corne d'Abondance

La Croissance ou la légendaire Corne d’Abondance ?

 

La Croissance, notez la majuscule, est devenue une idole. Peuples et rois ne jurent que par elle. Pas un jour sans que son nom ne soit prononcé comme la solution de tous nos problèmes. Mais malheureusement, la Croissance n’est pas toujours là où on l’attend, aussi généreuse qu’on l’espère et semble trop souvent propices à d’autres peuples. Alors, on la conspue, on la méprise, on la nie et on lui dresse comme rivales de nouvelles idoles.

Car gare aux dieux qui oublient les Hommes car les Hommes les oublient. En lui octroyant sa victoire au Pont Milvius, le Christ n’a-t-il pas incité Constantin et l’Empire après lui à abandonner Jupiter, Mars et tout l’Olympe ? Cet exemple, dénué de prosélytisme mais non d’historicité, autorise à se demander s’il en est des dieux comme des idées ou plus généralement des paradigmes.

Car s’il est peu probable qu’Aphrodite existe, il faut espérer que la Beauté et l’Amour existent. A l’inverse, les guerres éclatent et éclateront que Mars ou Arès existe ou non. Mais ces idoles ont été oubliées parce que les Hommes ne savaient plus ce que signifiaient ces dieux, les histoires archétypales qu’ils vivaient et ce qu’ils nous disaient des Hommes. Il a manqué à ces dieux une « théologie » qui ne faisait pas défaut au christianisme.

Pour en finir avec cette métaphore religieuse, la Croissance n’est-elle qu’une idole, un slogan d’usage commode quand le politique doit dans les 90 s capter l’attention de l’électeur qui ensuite passe à autre chose ?

C’est le problème des termes trop communs voire banalisés : tout le monde croit savoir, bien évidemment ce qu’ils signifient, et tirent des conclusions qui ont quelques difficultés à être pertinentes compte tenu du point de départ erroné.

Un sondage d’il y a quelques années – dont nous avons malheureusement perdu la référence – montrait qu’une large majorité des sondés croyait que la croissance était celle du pouvoir d’achat. Dans ce cas, l’évocation du terme Croissance sonne un peu comme « Du pain et des jeux ! » car qui refuserait un pouvoir d’achat supérieur, quitte à ne pas l’utiliser ?

Nous entamons donc ici une réflexion sur la Croissance pour tenter d’y discerner sa signification, ses potentialités et ses incapacités. Et pour ce faire, il faudra bien repartir de sa définition. Les économistes chevronnés riront peut-être de ce rappel aux évidences mais d’une part, reprendre un problème à son point de départ n’est jamais totalement inutile, d’autre part, il y a moins d’économistes chevronnés qu’on ne le croit, surtout dans un pays qui lors d’un championnat de football compte 60 millions de sélectionneurs – bébés compris – ou qui lors de l’élection d’un Pape se découvre 60 millions de théologiens.

… à suivre

 

Les primaires, pernicieuses et non démocratiques

Toute l’action politique est centrée sur l’élection présidentielle, tout le monde le sait. Et les primaires ne font que renforcer cette obsession de façon pernicieuse et non démocratique.

Il faut admettre que depuis le passage au quinquennat, le Président de la République est quasiment assuré de disposer d’une Assemblée Nationale à sa main. Et cette Présidence est tant convoitée que toute vie s’arrête non seulement pendant la campagne mais pendant la campagne interne pour la campagne !

Avec le sens du service de l’Etat qui caractérise les partis politiques – depuis toujours, chez les Grecs et les Romains déjà, ne jouons pas les déclinistes -, les luttes intestines n’ont que la désignation du candidat pour objectif. Jadis, ils étaient prêts à tout pour devenir ministre et cette convoitise ne s’est pas calmée puisqu’un portefeuille de ministre donne une « épaisseur » politique qui permet de prétendre au statut de candidat à la Présidence. Il suffit d’observer la déliquescence interne d’EELV où les objectifs de carrière vont jusqu’à la Présidence même si ce type de parti ne peut en aucun cas y amener.

Bref, il s’agit comme souvent d’un « jeu » auquel on joue sans savoir pourquoi : le jeu politique est de conquérir la Présidence ? Alors jouons !

Un peu lucides tout de même et parce qu’il valait mieux éviter d’en arriver au duel au premier sang, un génie a un jour émis l’idée des « primaires ». Il bénéficiait pour cela d’un argument massue : la « modernité ». Et cet argument avait lui-même un argument de poids : on fait comme ça aux USA.

Signalons au passage que c’est pour la même raison qu’on est passé au quinquennat pour « faire moderne », même si la motivation profonde était l’envie incoercible de VGE de glisser une ultime peau de banane à Jacques Chirac. Que tout l’équilibre des institutions et donc leur esprit en fût chamboulé n’était plus que secondaire. VGE a vu les effets du karma – c’est une image – : son projet de constitution européenne, mal ficelé, illisible, a été rejeté. Ce qui a bien dû faire rire Chirac qui ne se prive jamais d’un bon moment.

Alors les primaires ? LR les a prévues et elles commencent bien avec 5, 6 … ou 9 candidats, on ne sait plus. Et certains reprochent déjà à Sarkozy de tricher comme si cela risquait de nuire à son sommeil. Et bingo ! Le PS va s’y mettre. perdu pour perdu autant savoir qui va pouvoir se positionner pour 2022. Bien sûr, puisque l’élu de 2017 aura tout promis, il décevra tous les électeurs, sauf les fanatiques heureusement peu nombreux, et ceux beaucoup plus nombreux qui ne reconnaîtront jamais s’être trompé en votant pour un démagogue pareil. En 2022, il aura donc une alternance et une alternance à l’alternance en 2027.

Or ce mécanisme des primaires est particulièrement pervers. Donne-t-il la parole au peuple ? Il faut payer les frais d’organisation, certes minimes, mais c’est un retour discret du suffrage censitaire sur le critère de l’argent. Et seuls ceux qui s’intéressent à la politique et prétendent y comprendre quelque chose iront voter, et on retrouve également le suffrage censitaire sur la base du diplôme. Démocratie avez-vous dit ?

Ce mécanisme crée ne outre des candidatures biaisées.

Je ne peux m’ôter de l’idée qu’en 2007, Ségolène Royal n’était pas la candidate qui donnait le maximum de chance au PS – ce qui en soi ne me gêne pas -. Et c’était tellement vrai que l’appareil l’a soutenue du bout des lèvres. Comment donc a-t-elle remporté les primaires ? Parce que selon les sondages, elle était la meilleure candidate. Or qui paie ces sondages ? Le PS ? Non il s’agit de sondages commandés par des organes de presse qui ont montré ensuite une douce inclination pour Nicolas Sarkozy, candidat indiscuté de son camp quant à lui. Sarkozy aurait-il discrètement et indirectement choisi son adversaire ? Ce n’est pas de la théorie du complot. N’oublions pas le proverbe d’auteur inconnu : « ce n’est pas parce que tu es paranoïaque qu’il n’y a pas quelqu’un qui te suit dans la rue ».

Et si les candidatures ne sont pas biaisées, le résultat du vrai suffrage démocratique et institutionnel en est marqué de façon indélébile. Prenons le cas des primaires actuelles. Si la tendance actuelle se maintient, c’est-à-dire sans évènement majeur, ce qui est osé à la veille d’un possible Brexit :

  • le FN se qualifiera mais n’a aucune chance de l’emporter au second tour
  • le PS arrivera difficilement en seconde place au 1er tour : aucune personnalité ne peut ratisser aussi large que François Hollande qui semble mal engagé – preuve en passant que les primaires du PS ne servent qu’à prendre date pour 2022 –
  • donc le second tour se jouera entre le vainqueur de la primaire de droite et le FN

La primaire de droite donnera donc très probablement le nom du Président de 2017. A un détail près. Si Sarkozy l’emporte – et il fera tout pour cela -, il peut perdre contre Hollande – et lui seulement -. Sarkozy avait en effet ratissé au plus large en 2007 en convainquant l’électorat centriste – je ne dis pas le « centre » car il n’existe plus – et en réussissant le grand écart en attirant les voies d’électeurs potentiels du FN, ce qui lui avait fait clamer un peu prématurément qu’il « avait tué le FN ». Or les faits ont montré qu’à cet égard, il avait eu moins de réussite que Mitterrand avec le PCF. Mais il faut admettre que Mitterrand avait été aidé par l’Histoire – la vraie – qui s’était exprimée par la chute du bloc communiste qu’aucun expert n’avait d’ailleurs entrevue. Sarkozy pourra-t-il ratisser aussi large ? Bon nombre d’électeurs centristes ne voteront plus jamais pour lui. Et désormais, à l’autre bout du spectre, certains auront moins de scrupules à voter pour Marine Le Pen que pour son père ou à préférer l’original à une copie qui n’a toujours pas trouvé le bouton « allumage » de son Kärcher.

Les primaires sont donc une très mauvaise idée. Il existe en effet un premier tour dont c’est le rôle et il vaudrait à la limite mieux prévoir une élection à trois tour que cette officialisation hypocrite des manoeuvres d’appareil.

En conclusion, j’irai voter aux primaires parce qu’il le faut. Mais ce système est un déni de démocratie et ne fait que prolonger dans le temps l’obsession présidentielle qui empêche de gouverner.